Kroazhent
par Erwan Burkhart
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Le lieudit "Kroazhent" est un passage obligé, une antichambre qui nous conduit à la mer. Si vous venez un jour chez moi - quand je dis "chez moi", je parle de cette petite presqu'île à l'extrême ouest de la Bretagne armoricaine - vous traverserez le hameau en toute hâte avant de rejoindre l'île. Aucune église de granit, aucun mégalithe, aucune autre curiosité du patrimoine régional ne vous invitera à ralentir. La route qui mène à l'océan - il est vrai - s'est agrandie au cours des ans. Juilletistes et aoûtiens, las de descendre à Bir-Hakeim et de changer à Châtelet, ne s'y attardent pas non plus, trop pressés de se débarrasser, quelques jours durant, des affres de la grande ville. (Notons au passage que, selon de récentes études, la communauté des aoûtiens serait composée pour 50% d'aoûtiennes. Je n'ai pas de chiffres récents concernant les juilletistes.)
Ne remarquez-vous rien?
Mais revenons à Kroazhent. Garez-vous sur le bas-côté, juste devant le panneau de signalisation posé à l'entrée du "village" et coupez votre moteur. Un instant seulement. Ne remarquez-vous rien? Des lettres blanches sur fond bleu, une inscription banale semblable à celles que l'on rencontre sur les chemins de France et de Navarre, un panneau routier qui se contente de respecter la signalétique officielle. Non. Vraiment. Rien ne vous paraît suspect.
Pourtant, il y a trente ou quarante ans, les Républicains bon teint - dont une forte minorité de Républicaines - auraient trouvé scandaleux qu'un si beau coin de l'Hexagone s'enlaidisse de noms de lieux imprononçables et qu'on utilise, pour les écrire, une graphie emprunte à je ne sais quel idiome barbare.
Mais revenons à Kroazhent. Garez-vous sur le bas-côté, juste devant le panneau de signalisation posé à l'entrée du "village" et coupez votre moteur. Un instant seulement. Ne remarquez-vous rien? Des lettres blanches sur fond bleu, une inscription banale semblable à celles que l'on rencontre sur les chemins de France et de Navarre, un panneau routier qui se contente de respecter la signalétique officielle. Non. Vraiment. Rien ne vous paraît suspect.
Pourtant, il y a trente ou quarante ans, les Républicains bon teint - dont une forte minorité de Républicaines - auraient trouvé scandaleux qu'un si beau coin de l'Hexagone s'enlaidisse de noms de lieux imprononçables et qu'on utilise, pour les écrire, une graphie emprunte à je ne sais quel idiome barbare.
"Le Croissant"
D'ailleurs, quand j'étais enfant, Kroazhent n'existait pas. Non que cette terre fût sous les flots, mais simplement parce que la République française prenait soin de camoufler tout indice qui aurait pu nuire à l'unité séculaire de la Nation. Le coin avait été rebaptisé "Le Croissant" - mot qui seyait mieux aux oreilles habituées aux accents des bords de Seine et dont le ridicule n'échappera aujourd'hui à aucune âme quelque peu cultivée. (Pour les rares personnes qui ne comprendraient pas le breton, signalons que "kroazhent" signifie "carrefour" et n'a donc rien à voir avec la viennoiserie que les Alémaniques nomment si joliment "Gipfeli".)
Les temps changent
Le Conseil général du Finistère a entrepris, il y a quelques années, de baliser le Département de panneaux bilingues - et de supprimer bonnement et simplement la version francisée des noms de lieudits. Et personne ne viendrait aujourd'hui contester le bien-fondé de cette initiative.
Quant à moi, fervent défenseur de l'identité bretonne, je citais en exemple à qui voulait bien l'entendre une Suisse respectueuse des minorités. Mais lorsqu'une féministe de la première heure me servait des "cheffes" et des "autrices", je ricanais:
- Ne serait-il pas plus juste, pour respecter la morphologie lexicale de la langue française, de féminiser "chef" en "chève"?
Quel sot! Je n'avais alors pas compris qu'il ne s'agissait nullement d'entrer dans un moule imposé par quelque instance.
Vers une langue créative
Une langue qui ne parvient pas à être assez créative pour coller à la réalité du siècle est une langue plus archaïque que celles qui s'accrochent aux panneaux de Bretagne et d'Occitanie. Dans le domaine des nouvelles technologies, le français fait preuve d'une inventivité débordante quand il s'agit de remplacer "computer" par "ordinateur" ou "software" par "logiciel". Même le mot "courriel", sorti tout droit d'un poème québécois, a fini par s'imposer. Alors pourquoi diable avons-nous tellement de peine à réinventer notre manière de parler et d'écrire lorsqu'il s'agit de prendre en compte les deux composantes de l'humanité?
J'ai changé
En me gaussant de ces néologismes manquant d'élégance, je raisonnais comme le plus aride, le plus suffisant et le plus buté des Jacobins, majorité bien-pensante d'une France Une et Indivisible. Le simple droit d'exister que je revendiquais pour deux ou trois millions de femmes et d'hommes, je le refusais… à l'autre moitié du Monde. Mais il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis. Et l'expression est épicène…
L'auteur
Formateur et concepteur-rédacteur Web, Erwan Burkhart est responsable de la plate-forme educanet² pour le public francophone et coordonne les partenariats en Suisse romande au sein du Serveur suisse de l'éducation
D'ailleurs, quand j'étais enfant, Kroazhent n'existait pas. Non que cette terre fût sous les flots, mais simplement parce que la République française prenait soin de camoufler tout indice qui aurait pu nuire à l'unité séculaire de la Nation. Le coin avait été rebaptisé "Le Croissant" - mot qui seyait mieux aux oreilles habituées aux accents des bords de Seine et dont le ridicule n'échappera aujourd'hui à aucune âme quelque peu cultivée. (Pour les rares personnes qui ne comprendraient pas le breton, signalons que "kroazhent" signifie "carrefour" et n'a donc rien à voir avec la viennoiserie que les Alémaniques nomment si joliment "Gipfeli".)
Les temps changent
Le Conseil général du Finistère a entrepris, il y a quelques années, de baliser le Département de panneaux bilingues - et de supprimer bonnement et simplement la version francisée des noms de lieudits. Et personne ne viendrait aujourd'hui contester le bien-fondé de cette initiative.
Quant à moi, fervent défenseur de l'identité bretonne, je citais en exemple à qui voulait bien l'entendre une Suisse respectueuse des minorités. Mais lorsqu'une féministe de la première heure me servait des "cheffes" et des "autrices", je ricanais:
- Ne serait-il pas plus juste, pour respecter la morphologie lexicale de la langue française, de féminiser "chef" en "chève"?
Quel sot! Je n'avais alors pas compris qu'il ne s'agissait nullement d'entrer dans un moule imposé par quelque instance.
Vers une langue créative
Une langue qui ne parvient pas à être assez créative pour coller à la réalité du siècle est une langue plus archaïque que celles qui s'accrochent aux panneaux de Bretagne et d'Occitanie. Dans le domaine des nouvelles technologies, le français fait preuve d'une inventivité débordante quand il s'agit de remplacer "computer" par "ordinateur" ou "software" par "logiciel". Même le mot "courriel", sorti tout droit d'un poème québécois, a fini par s'imposer. Alors pourquoi diable avons-nous tellement de peine à réinventer notre manière de parler et d'écrire lorsqu'il s'agit de prendre en compte les deux composantes de l'humanité?
J'ai changé
En me gaussant de ces néologismes manquant d'élégance, je raisonnais comme le plus aride, le plus suffisant et le plus buté des Jacobins, majorité bien-pensante d'une France Une et Indivisible. Le simple droit d'exister que je revendiquais pour deux ou trois millions de femmes et d'hommes, je le refusais… à l'autre moitié du Monde. Mais il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis. Et l'expression est épicène…
L'auteur
Formateur et concepteur-rédacteur Web, Erwan Burkhart est responsable de la plate-forme educanet² pour le public francophone et coordonne les partenariats en Suisse romande au sein du Serveur suisse de l'éducation

